Dans un entretien accordé à La Dépêche, l’USFPiste Moulay Ahmed Iraqi : « Ce gouvernement est hors sujet »

Dans un entretien accordé à La Dépêche, l’USFPiste Moulay Ahmed Iraqi : « Ce gouvernement est hors sujet »

  • Lorsqu’ il n’y a pas de vision claire ou de politique qui tranche, ce qui prédomine c’est le jeu des influences.
  • Ce gouvernement n’a pas de vision politique ou de démarche claire.
  • La politique sociale de manière générale a produit l’inverse de ce qui a été promis. La politique économique a stagné 

Résumé

Lorsqu’on parle de Moulay Ahmed Iraqi, on ne fait pas uniquement allusion à l’ancien secrétaire d’Etat à l’Environnement. On évoque surtout un parcours éclectique et un homme aux multiples casquettes. Médecin, enseignant, militant, homme d’État, il a également été à l’origine de la COP 7 organisée au Maroc en 2001.Sa longue expérience et son parcours lui confèrent une légitimité presque naturelle sur de multiples thématiques.

La Dépêche : 21 ans après la loi 10-95 sur l’eau, le gouvernement a récemment adopté un projet de loi pour modifier le texte initial. Quelle lecture en faite vous en tant qu’ancien secrétaire d’Etat à l’Environnement ?

Le gouvernement a adopté un ensemble mesures correctives d’une loi qui ne fonctionne pas encore. Et il n’y a absolument rien dans les mesures actuelles qui indique qu’on va enfin s’orienter vers une véritable politique de l’eau.

Concrètement ?

La loi 10-95 comportait deux volets un volet politique relatif à la création du Conseil supérieur de l’eau dont la mission était de définir une véritable politique de l’eau, et un volet de gouvernance portant sur la création des Agences du bassin versant. Ces dernières, au nombre de neuf, avaient pour mission la gestion de cette politique. Le Conseil supérieur de l’eau, qui était constitué des secrétaires généraux de tous les ministères, ne s’est réuni que deux fois depuis 1995. Et donc par conséquent, la politique que l’on attendait de ce Conseil n’a jamais vu le jour, dans la mesure où ce Conseil n’a pas travaillé.

En ce qui concerne les agences du bassin versant, elles ont travaillé, mais dans une seule direction. C’est cette direction-la qui justement a fait l’objet des mesures actuelles. Ces agences ont une orientation vers la consommation des populations, et non les questions relatives à l’agriculture, l’industrie, la pollution industrielle, etc. Les agences du bassin versant se sont donc exclusivement concentrées sur la consommation, et plus particulièrement celle des ménages. Grosso modo, quand on parle de consommation d’eau au Maroc, 90% vont à l’agriculture, 7% à l’industrie, et 3% seulement sont utilisés par les ménages. Donc au finalement, la loi 10-95 n’a concerné que ces 3% du volume totale de la consommation d’eau du Maroc. Les 97% restants ne sont donc pas gérés. Comment pouvait-on le faire en dehors d’une véritable politique de l’eau globale et intégrée ?

Peut –on dire que le texte n’a plus d’utilité aujourd’hui ?

Il faut savoir qu’avant la loi 10-95, le Maroc a mené une politique de barrages qui a montré ses limites. C’est à ce moment là que feu Hassan II a créé deux sociétés que sont la SOGETA et la SODEA qui ont essayé de réanimer l’agriculture. Le défunt roi s’est rendu compte en définitive, en 1995, qu’il y avait quelque chose qui ne marchait pas, et c’est là qu’est arrivé la loi 10-95.Elle devait corriger les imperfections de la stratégie menée en ce qui concerne l’eau au Maroc depuis l’indépendance. Donc cette loi 10-95 est arrivée de manière logique.

Au bout de 21 ans, les choses se sont aggravées, ne serait-ce qu’a cause du changement climatique, de la déforestation, la désertification, l’envase des barrages, etc. Le paysage à radicalement changé, et donc les données d’aujourd’hui ne sont plus les données de 1995. Les paramètres à prendre en compte dans une politique cohérente et prometteuse de l’eau au Maroc sont nouveaux. Même si on veut raisonner avec les paramètres de 1995, il faut donner à cette loi de son autorité. Si on la laisse telle quelle, et qu’on se focalise uniquement sur la consommation des ménages et qu’on oublie par exemple les rejets dans la mer ou les oueds, c’est n’importe quoi, un peu comme vouloir essuyer un sol mouillé en laissant le robinet ouvert. Ne parlons pas non plus de la véritable politique de l’eau que le Maroc attend toujours. Elle est pourtant incontournable dans toute perspective de progrès. Si vous n’avez pas de politique d’eau, vous ne savez pas où vous voulez aller, et souvent vous vous perdez.

Il faut aussi dire que cette loi 10-95 attend toujours certains de ses décrets d’application, 21 ans après son entrée en vigueur. D’où vient le blocage ?

C’est simple. Toutes ces choses s’articulent autour de conflits d’intérêts entre un certain nombre de protagonistes. Et lorsqu’ il n’y a pas de vision claire ou de politique qui tranche, ce qui prédomine c’est le jeu des influences. Par conséquent, pour un décret il y a quelqu’un qui perd et quelqu’un qui gagne. Donc les parties en présence sont aussi fortes les unes que les autres et ne se sont jamais mises d’accord pour sortir de décret d’application. Du moment qu’il n’y a pas de politique ou de stratégie qui tranche, c’est le statut quo.

 

Sur un autre volet, vous qui avez fait partie d’un gouvernement, comment jugez- vous l’action de l’équipe actuelle ?

De manière schématique, la composante politique et stratégique, à la limite n’y est pas. Ce gouvernement n’a pas de vision politique ou de démarche claire. Sur le plan des résultats, il a plus que les gouvernements passés, pratiquement donné son aval à la privatisation du service public avec les conséquences que l’on connaît notamment dans le domaine de l’enseignement, de la santé, des services communautaires de base, partout. Le marocain aujourd’hui paie de plus en plus d’impôts, en plus des taxes imposées par les multinationales qui commencent à gérer même le stationnement de ses voitures. Sur le plan économique, il y a des problèmes au niveau de la question d’emploi. Disons que la politique sociale de manière générale a produit l’inverse de ce qui a été promis. La politique économique a stagné. Pour les questions politiques et notamment celle du Sahara, je crois que la dernière des réponses de Ban Ki Moon qui est suffisante pour dire que l’évolution est grave. En bref, je dirai que c’est un gouvernement qui n’ a pas été à la hauteur dans la réalisation des promesses qu’il a formulées, et qu’il y a indiscutablement des dysfonctionnements qui sont dus au manque d’expérience de ce gouvernement pour diriger véritablement le pays.

Et si vous deviez noter ce gouvernement ?

Et bien, je lui donnerai la note éliminatoire, car il est hors sujet. Une copie hors sujet peut être excellente, mais le sujet traité n’est pas celui qu’ on a demandé.

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