Lors d’une rencontre organisée par le site d’information économique « Iktissadkom », le Premier secrétaire de l’USFP, Driss Lachguar, a dressé un tableau sans concession du climat des affaires et de la situation sociale au Maroc, appelant à une véritable restauration de la confiance institutionnelle.
Invité à décortiquer les grands enjeux économiques des prochaines élections lors d’un grand oral modéré par l’expert en économie Mehdi Fakir, Driss Lachguar n’y est pas allé par quatre chemins. Pour le dirigeant ittihadi, l’économie marocaine souffre d’un mal profond qui dépasse les simples indicateurs financiers : une crise aiguë de confiance envers les institutions.
«L’acteur économique ne ressent pas l’existence d’une libre concurrence, ne perçoit pas la suprématie de la loi et ne trouve pas les fondamentaux nécessaires pour participer en toute confiance aux marchés publics ou aux projets d’investissement», a martelé d’emblée Driss Lachguar, qualifiant ces éléments d’obstacles prioritaires à surmonter.
Plongeant son analyse dans un contexte global, le dirigeant ittihadi a souligné que le Maroc n’est pas isolé des bouleversements internationaux : crises climatiques, problématiques migratoires, sécurité alimentaire, souveraineté numérique et montée en puissance de l’extrême droite. Ces phénomènes, selon lui, alimentent une «culture de l’égoïsme» et favorisent des solutions individuelles au détriment des institutions démocratiques.
Sur le plan national, cette crise de confiance s’accompagne d’une détérioration du climat social. «On observe une recrudescence des tensions sociales et des disparités territoriales criantes. Le « Maroc profond » vit une réalité totalement différente. A cet égard, Sa Majesté le Roi a placé ces inégalités au cœur de Ses priorités, comme en témoigne Son dernier Discours du Trône », a-t-il tenu à rappeler.
L’un des freins majeurs à l’investissement, selon le dirigeant de l’USFP, réside dans la centralisation de la décision et de la richesse. Un manque de transparence qui brouille les cartes pour les investisseurs, qu’ils soient locaux ou étrangers.
Il a illustré ce sentiment d’iniquité par une métaphore parlante : « Nous avons parfois l’impression de ne pas être égaux face à la loi ou aux marchés publics. Quand nous ne nous arrêtons pas tous au feu rouge, et que l’on permet à certains de passer tout en l’interdisant à d’autres, c’est là que réside la véritable problématique. Comment rassurer un investisseur étranger s’il constate que la loi n’est pas appliquée à tous de manière souveraine ?».
Pour remédier à cette situation, Driss Lachguar a réitéré la nécessité de consolider la démocratie et la transparence des échéances électorales, rappelant la demande formulée par le parti de la Rose en faveur de la création d’instances indépendantes chargées de garantir la probité des élections, une proposition qui avait alors été rejetée.
Driss Lachguar s’est montré particulièrement critique à l’égard de la gestion des grands chantiers stratégiques. Sans nier les avancées en matière d’infrastructures (autoroutes, ports, zones industrielles), il a pointé du doigt les limites du Nouveau modèle de développement (NMD).
«Je le dis avec responsabilité : nous avons perdu un temps précieux. Le NMD a été présenté comme une solution magique, alors que la réalité a démontré ses limites et ses échecs face au chômage et à la précarité », a-t-il fait savoir.
Il a remis en question l’architecture institutionnelle encadrant les acteurs économiques, s’interrogeant sur la légitimité du monopole de la représentation patronale. « En tant que politique, je ne comprends pas comment une seule association – le Patronat – se voit accorder le droit exclusif de représenter les acteurs économiques. L’entrepreneur qui n’en fait pas partie jouit-il de ses droits citoyens garantissant l’égalité des chances ?» s’est-il demandé.
Et le Premier secrétaire d’ajouter, sur une note catégorique : « Depuis les années 60, le Maroc a fait le choix du libre-échange, de la privatisation et de la concurrence. Mais l’entrepreneur marocain ressent-il vraiment cette concurrence ? La racine du mal dans notre économie est l’absence de la suprématie de la loi. Le jour où la loi régnera de manière équitable, l’économie connaîtra une véritable relance ».
Pour sa part, Ali Ghanbouri, membre du Bureau politique de l’USFP, a tenu à rappeler, lors de cette rencontre, que le débat sur la privatisation et la position de l’USFP gagnerait à être abordé avec lucidité, en le replaçant dans son cadre historique et en s’attachant à ses résultats concrets.
Il a, dans cette veine, souligné que la position de l’USFP repose sur une distinction fondamentale : d’un côté, les secteurs stratégiques, comme l’éducation et la santé, qui touchent au cœur même de la société marocaine et doivent rester sous le contrôle de l’Etat; de l’autre, des secteurs où la privatisation a été engagée, non par dogme, mais par nécessité et avec un objectif clair.
Prenant l’exemple de Maroc Télécom, il a rappelé que cette entreprise publique était alors structurellement déficitaire et pesait lourdement sur les finances de l’Etat, qui devait sans cesse la renflouer pour assurer sa survie. Aujourd’hui, grâce à la privatisation menée dans des conditions rigoureuses, elle est devenue rentable et contribue significativement aux ressources du Trésor public. « Si vous vous souvenez, a-t-il poursuivi, il fallait auparavant déposer une demande et attendre trois ou quatre ans pour obtenir une ligne téléphonique. Les facilités actuelles et la révolution technologique que nous observons aujourd’hui sont en grande partie le fruit de cette opération».
Intervenant sur ce point, Driss Lachguar a mis en avant la dimension institutionnelle de cette politique de privatisation. Dès le milieu des années 90, Feu SM le Roi Hassan II avait pris conscience d’un vide juridique et structurel : le Maroc n’était ni un Etat socialiste, ni un Etat libéral doté des lois nécessaires à la régulation du marché. C’est dans ce contexte qu’une stratégie de reconstruction a été engagée, suite aux Directives de S.M le Roi. Le gouvernement d’Alternance dirigé par Abderrahmane El Youssoufi avait alors fait adopter les lois encadrant le secteur bancaire et la bourse, qui faisaient défaut depuis l’indépendance.
Par ailleurs, Ali Ghanbouri a tenu à replacer la question de la souveraineté dans son cadre global. Selon lui, aborder ce sujet ne saurait se faire sans une réflexion approfondie sur les orientations stratégiques du Maroc, en particulier dans le domaine économique. Il a rappelé que le Royaume, sous la conduite éclairée de S.M le Roi, s’est engagé dans une vision claire à l’horizon 2035, et dans le NMD. Pour l’USFP, il s’agit d’une feuille de route cohérente, qui ne souffre aucune ambiguïté et qui offre au pays des perspectives ambitieuses.
«Ce que nous défendons, c’est le contenu de ce NMD. Pour le dire très simplement, ce modèle repose d’abord sur une idée économique : pour pouvoir réaliser les objectifs que nous nous sommes fixés et atteindre les ambitions de 2035, il faut disposer d’une économie suffisamment productive et génératrice de richesse. C’est une condition sine qua non. Je donne toujours un exemple très simple : celui d’un fonctionnaire qui a cinq enfants. Pour pouvoir répondre aux besoins de sa famille, il doit d’abord disposer de revenus suffisants. Il en va de même pour un pays. La réalisation des ambitions économiques repose sur un ensemble d’objectifs et de réformes stratégiques qu’il faut engager dès aujourd’hui », a tenu à expliquer Ali Ghanbouri.
Parmi les réformes stratégiques prônées figure l’investissement qui constitue le principal moteur et le principal levier de l’économie.
«Aujourd’hui, le Maroc est confronté à de grandes difficultés dans plusieurs secteurs stratégiques. Prenons l’exemple de l’énergie. En 2023, notre facture énergétique a atteint environ 154 milliards de dirhams, soit près de 16 milliards de dollars», a précisé le membre du Bureau politique. Et d’ajouter : « On ne peut pas parler de souveraineté énergétique sans aborder la question du raffinage. Cela ne signifie pas pour autant qu’il faut abandonner les importations de pétrole ou les autres sources d’énergie. Il faut simplement avoir une vision claire et expliquer cette question aux citoyens ».
Concernant la souveraineté alimentaire et le modèle agricole, Ali Ghanbouri a souligné qu’il faut être lucide sur ce sujet. « Dire aujourd’hui que nous allons abandonner ce modèle agricole du jour au lendemain n’est ni logique ni réaliste. Une telle décision aurait des conséquences considérables sur l’emploi, puisqu’elle pourrait mettre en danger des milliers de postes de travail ».
Pour lui, la question de la souveraineté doit donc être abordée de manière globale. Elle concerne notamment l’agriculture, l’énergie, l’industrie et les différents secteurs stratégiques.
Et le membre du Bureau politique de conclure : « La souveraineté doit être pensée en fonction de nos besoins, mais aussi des outils dont nous disposons pour développer l’économie nationale et lui permettre d’atteindre ses objectifs. Le but est précisément de transformer progressivement le Maroc en une économie émergente plus forte et plus autonome ».
Quant à Khaoula Lachguar, membre du Bureau politique de l’USFP, elle a estimé que la manière dont le gouvernement a géré le désengagement de l’Etat de ses missions, notamment à travers la création d’agences et d’établissements publics, a compromis une lecture claire des responsabilités, tant gouvernementales qu’institutionnelles.
«Je pense qu’il y a une lecture erronée de la contribution des établissements publics. Nous mettons dans le même panier des établissements qui n’ont aucun lien entre eux. Certains établissements, sans but lucratif, relèvent du service public et n’auraient jamais dû devenir des établissements publics autonomes ; ils auraient dû rester au sein des secteurs ministériels», a-t-elle fait savoir.
Selon elle, ces dernières années, il est devenu courant que le gouvernement, pour soustraire un secteur ministériel au contrôle du Parlement, le transforme en « agence». Il échappe ainsi à la reddition des comptes parlementaire, mais conserve l’intégralité de son coût financier. «Puis, par la suite, on s’étonne que le coût des établissements publics soit excessif », ajoute-t-elle.
Et Khaoula Lachguar de préciser : «Certaines institutions, comme l’OCP, génèrent des revenus. D’autres, comme l’Agence nationale de la conservation foncière, du cadastre et de la cartographie, sont qualifiées à tort d’établissements publics générateurs de revenus. En réalité, cette agence perçoit des droits d’enregistrement foncier en situation de monopole, ce qui s’apparente davantage à un impôt qu’à une activité d’investissement commercial. Si la Direction générale des impôts (DGI) était un établissement public, elle serait le premier contributeur aux finances publiques, et l’on ne parlerait plus d’impôts ou de droits ».
Elle considère donc cette lecture comme profondément erronée. La gestion gouvernementale a non seulement brouillé la lisibilité des responsabilités, mais a également obscurci les finances publiques, rendant impossible une lecture exclusive du budget sans intégrer celui de ces établissements.
Sur le plan des finances publiques, elle note que le budget s’améliore selon trois indicateurs : réduction du déficit, augmentation des recettes fiscales et légère baisse de la dette. « Si l’on s’en tient à ces seuls critères, le Maroc est un « champion » puisqu’il progresse chaque année. Mais le budget n’est pas qu’un exercice comptable ou de contrôle de gestion ; c’est une décision politique ayant un impact sociétal, qui détermine qui paie et qui bénéficie. Par exemple, la TVA est payée par tous, sans distinction, mais qui bénéficie des avantages fiscaux? Et comment ces choix sont-ils faits?», s’est interrogée Khaoula Lachguar.
Et d’ajouter : «Nous avons besoin d’indicateurs à long terme, pouvant contredire les indicateurs de stabilité à court terme. Nous nous félicitons du contrôle de l’inflation, mais en regardant des pays comme la Turquie, la Malaisie ou l’Afrique du Sud, on constate qu’une stratégie fondée uniquement sur la stabilité, sans décollage productif, mène à l’échec. L’Afrique du Sud, première économie africaine, affiche un taux de chômage de 30%. La Turquie s’est longtemps appuyée sur la rente et le soutien à sa monnaie, jusqu’à l’effondrement de ce système ».
La membre du Bureau politique met en garde contre une satisfaction excessive face aux éloges du FMI concernant le respect des indicateurs techniques. «Nous avons besoin d’éléments de changement radical dans la conduite de notre économie. Revenons à l’inflation : elle a été maîtrisée grâce à des facteurs externes : une année agricole exceptionnelle, la baisse des prix pétroliers, et les transferts des Marocains résidant à l’étranger, qui dépendent de la situation en Europe. Ce sont des facteurs que nous ne contrôlons pas et qui ne sont pas permanents ».
Elle insiste sur l’importance de la «capacité productive», aujourd’hui absente et cite le dernier rapport de Bank Al-Maghrib sur le recul de la consommation: « Comment expliquer que l’inflation reste stable malgré l’augmentation des salaires (SMIG, fonctionnaires) et le versement des aides sociales (500 et 1000 dirhams), alors que la consommation diminue ? Cette contradiction montre que le pouvoir d’achat réel des citoyens continue de baisser », a conclu Khaoula Lachguar.

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