Il aura donc fallu attendre Septembre 2026 pour que les partis de la coalition gouvernementale découvrent que le pouvoir d’achat est un problème, que les jeunes ont besoin d’emplois, que les hôpitaux doivent mieux fonctionner et que la corruption mérite d’être combattue.
Cinq ans de silence assourdissant sur ces sujets de leur part, cinq ans à gouverner, à voter le budget, à défendre les bilans, à nous expliquer que « les fondamentaux sont solides » et puis, comme par magie, un mois avant le scrutin, la même coalition découvre en même temps les mêmes vérités qu’elle refusait d’admettre hier. Quelle coïncidence remarquable. On croirait un scénario écrit à l’avance, sauf que non, c’est juste une majorité sortante qui reprend connaissance juste à temps pour redemander notre confiance.
Heureusement qu’ils sont là pour nous le rappeler. Sans eux, certaines urgences nationales auraient peut-être continué à mener une existence administrative discrète, entre un rapport, une commission, une étude d’impact, une stratégie nationale, un plan d’action, et une promesse de réforme « dans les meilleurs délais » expression merveilleuse qui, dans la bouche d’une coalition au pouvoir depuis cinq ans, signifie généralement : on n’a pas eu le temps, mais on va vous redemander du temps.
Depuis quelques semaines, en revanche, les partis de la majorité semblent avoir trouvé des solutions à une vitesse remarquable. Les milliards apparaissent comme par enchantement dans leurs programmes. Les emplois se comptent en millions, jamais en dizaines de milliers, ce serait trop modeste pour une affiche. Les retraites peuvent augmenter. Les impôts peuvent baisser. Les aides peuvent doubler. Les jeunes peuvent être formés par centaines de milliers, dans des filières qu’on nous décrira en une phrase et demie. Les services publics peuvent devenir meilleurs, plus rapides, plus humains, plus modernes. Et tout cela, détail particulièrement appréciable, sans qu’aucun d’entre eux ne semble devoir réellement payer la facture. Pas d’arbitrage. Pas de sacrifice. Pas de « voilà ce qu’on n’a pas réussi et voilà pourquoi ». Juste de l’abondance, généreusement redistribuée sur papier glacé, par les mêmes gens qui tenaient les manettes il y a cinq minutes.
À lire ces programmes, le problème du Maroc n’était donc peut-être ni le manque de moyens, ni le manque d’idées, ni même le manque de volonté. C’était apparemment le manque d’élections. Il suffisait de nous consulter, et la coalition sortante aurait tout réglé depuis longtemps comme elle nous le promettait déjà, à peu de choses près, il y a cinq ans.
On pourrait presque leur suggérer d’organiser des élections chaque trimestre. Imaginez le potentiel : le chômage disparaîtrait au premier tour, l’hôpital public serait rénové au deuxième, et la corruption capitulerait sans doute avant le troisième. À condition, bien sûr, que la campagne suivante ne vienne pas nous réexpliquer que finalement, il restait encore un peu de travail. Et si 2026 ressemble tant à 2021, c’est peut-être qu’au fond, cette élection ne nous demande pas de choisir les meilleurs programmes, mais simplement le choix des meilleurs menteurs ceux qui sauront le mieux nous refaire, avec conviction, la promesse qu’ils n’ont pas tenue la dernière fois.
Le plus intéressant, dans tout ça, n’est pourtant pas ce que ces partis promettent. C’est ce qu’ils reconnaissent, parfois sans le vouloir.
Quand la coalition sortante promet aujourd’hui de réparer le pouvoir d’achat, elle reconnaît qu’elle l’a laissé se casser sous sa propre gestion.
Quand elle promet de remettre les jeunes au centre, elle admet les avoir laissés à la périphérie pendant tout son mandat, probablement occupés à faire la queue devant un consulat.
Quand elle promet de renforcer les services publics, elle reconnaît qu’ils ne répondaient pas suffisamment aux besoins ce qui est une manière élégante de dire ce que tout le monde savait déjà en salle d’attente d’un hôpital public un lundi matin, pendant qu’elle était aux affaires.
Et quand elle annonce enfin une guerre sans merci contre la rente, les conflits d’intérêts et la corruption, une question assez simple finit forcément par se poser : jusqu’ici, elle était en paix avec eux ? Elle cohabitait tranquillement, dans les mêmes ministères, avec les mêmes dossiers sur les mêmes bureaux ?
Le plus beau, c’est que ce sont exactement les mêmes partis qui, il y a cinq ans, promettaient déjà tout ça. On a presque envie de leur demander un CV détaillé : « changement radical » depuis quand, exactement, et avec quels résultats vérifiables, chiffrés, datés, et comparés à ce qu’ils avaient eux-mêmes annoncé la fois d’avant ?
Mais posons cette question à la coalition sortante et elle nous répondra invariablement que le contexte était difficile. La conjoncture. La sécheresse. L’international. Toujours quelque chose d’extérieur, jamais sa propre gestion. Étrange, comme chez elle le mérite reste toujours interne et l’échec toujours externe une gymnastique politique qui mériterait sa propre discipline olympique.
C’est peut-être ça qu’il faut vraiment lire dans les programmes de 2026. Pas seulement ce que la majorité sortante annonce pour demain, avec ses chiffres ronds et ses verbes au futur généreux. Mais tout ce qu’elle dit, involontairement, sur les cinq années qu’elle vient de passer aux commandes et sur son envie de tourner une page qu’elle n’a, pour l’essentiel, jamais vraiment écrite.
Par Hind Ksiouar


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